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Le Refuge

Un soir de plus où ses espoirs explosent à la faveur d’une ultime crise.

Le corps tendu, le souffle court.
Quelque chose a encore débordé, sans qu’elle puisse l’arrêter.

Chaque bouchée apaise l’angoisse.

L’agitation laisse place au soulagement.

Et derrière… une tristesse sans fond.

Pourquoi j’en suis encore là…

Le pire, c’est qu’elle sait très bien pourquoi c’est arrivé. Et que ça n’y change rien.

Au moment où elle avait enfin la sensation d’avoir tout compris à ses schémas, elle s’est retrouvée dans une de ces situations sociales qui la rongent. 

Et elle n’a pas réussi à s’écouter. 

Elle est restée, elle a souri docilement, tandis qu’en elle, l’impatience se transformait en rage sourde.

Puis, sous tension maximale, elle s‘est hâtée, les dents serrées et les larmes au bord des yeux, jusqu’au supermarché du coin.

Et 40 euros dépensés plus tard, elle s’est assise chez elle, une série en fond, le téléphone à la main, la délivrance proche.

Seule, enfin. Juste elle et sa crise.

Pourtant, la journée avait vraiment bien commencé.

Et il a suffi d’une sortie de route pour que tout dégringole et retombe.

Oui, elle a davantage de recul qu’avant. Oui, elle a eu de grosses prises de conscience. Elle a compris beaucoup de choses. Elle a appris à nommer ses émotions.

Mais contrairement à ce qu’on lui avait promis, ça n’a pas suffi à avoir des effets réels. Dans son corps, dans son quotidien, dans sa vraie vie, rien n’a vraiment changé. 

C’est peut-être même pire. 

Tout comprendre sans que rien ne bouge la plonge dans une impuissance terrible.

Toujours la même sensation de vide agité.

Le même désir ardent de vivre quelque chose de différent, chaque jour. 

Mais, toujours, les mêmes effondrements. 

Et l’impression de ne toujours pas se comprendre, ni même se connaître vraiment, sauf à travers des grilles de lecture et des concepts psy.

Elle est fatiguée de ces sursauts d’espoirs – “cette fois-ci, c’est la bonne – suivis de désillusions.

A chaque livre, chaque podcast, chaque post, chaque rendez-vous psy, elle comprend encore mieux, mais dans sa vie, dans son corps, c’est toujours aussi souffrant.

Et puis, la dernière chose dont elle a envie c’est de continuer à parler de ses crises et de décortiquer ses déclencheurs.

D’aller nommer les émotions derrière. D’encore essayer de comprendre.

En somme, de se faire examiner comme un objet qui a déconné. 

Pourtant, la psy est super sympa, ce n’est pas le problème. 

Ce qu’elle ne supporte plus, c’est plutôt cette sensation de n’être jamais assez, de n’avoir pas encore assez compris, d’être encore un problème à résoudre.

Comme si c’était sans fin. 

Comme si la liberté était réservée aux autres.

 

 

Ça a une saveur injuste. Tant de temps, d’énergie et d’espoirs investis… Pour en être encore là.

D’autres semblent avoir craqué le code.
Les témoignages triomphants en mode “avant/après” de celles qui ont basculé de l’autre côté, celui des rescapées, ne lui donnent même plus d’espoir.
Au contraire, ils la fatiguent. Elle se sent encore plus seule et démunie. Le reste du monde avance tandis qu’elle piétine, creusant le même sillon. 

 

Avant, elle se jetait sur chaque nouvelle ressource comme sur une promesse. Aujourd’hui, elle soupire devant “les 10 conseils pour se libérer des crises de boulimie” ou “la vraie raison de vos addictions.” Elle sature des conseils généraux et abstraits qui lui disent de “se reconnecter à son corps” et de “prendre soin d’elle”. Elle ne sait toujours pas ce que ça veut dire concrètement.

 

Elle juge sévèrement son absence de résultats, oubliant le courage et la ténacité qu’il faut pour poursuivre malgré tout.

Une part d’elle se croit profondément cassée. Parce qu’elle seule semble vivre des symptômes inquiétants. De la nourriture qui disparaît. Des variations de poids. Des changements d’humeur. 

On s’inquiète pour elle. 

Elle veut prouver qu’elle gère. 

Se prouver à elle-même qu’elle n’est pas folle, pas faible. 

Et c’est ce qu’elle fait. Sans relâche. Depuis des années.

 

Et pourtant. Malgré la familiarité apparente de cette scène vécue et revécue, ce soir, c’est différent. Dans la solitude de son salon jonché d’emballages et de bouteilles vides, elle ressent en elle un changement subtil.

Je ne peux plus continuer comme ça.

Quelque chose lâche. 

Pas son envie de s’en sortir, mais l’idée que quelqu’un, quelque part, peut lui dire quoi faire. 

L’attente de trouver la bonne technique, le bon protocole.

L’idée qu’il suffirait de mieux comprendre, mieux appliquer, mieux tenir.

Et curieusement, ce renoncement n’a pas la saveur d’une défaite.

C’est plutôt un endroit silencieux, presque neutre, qui se pose en elle : “Je ne peux plus emprunter de raccourci

 

Elle réalise tout à coup combien, malgré toutes ses démarches thérapeutiques, elle n’a cessé de sentir seule et incomprise.

Dans tous ses espaces thérapeutiques, elle a parlé d’elle comme sujet, mais sans jamais être vraiment rencontrée. Sans que quelqu’un lui dise ce que ça fait de l’entendre, de la voir, d’être à son contact. 

Elle est restée comme dans l’antichambre pendant tout ce temps. Elle a abordé des thèmes – les troubles alimentaires, ses autres addictions, les déclencheurs  – mais sans jamais vraiment parler d’elle. 

Elle a cherché des solutions, des clés, des techniques pour être réparée, mais elle n’a pas vécu de relation suffisamment sécurisante pour être telle qu’elle est. Et pour trouver sa juste place parmi les autres.

Elle a souvent eu la sensation de tricher, voire de mener le thérapeute en bateau.
De ne pas être vraiment elle. De ne pas être vraiment vue.

 

En réalité, elle n’a pas triché. Elle a fait ce qu’elle avait toujours su faire pour rester en lien. Et personne en face n’a nommé avec suffisamment de sécurité ce qui se jouait dans la relation.

 

Même en thérapie, j’ai joué des rôles. Il y a des choses que je n’ai pas dites, que j’ai dissimulées, édulcorées. J’ai voulu plaire à mes thérapeutes. Etre rassurée et validée par leur regard. J’ai voulu réussir mes thérapies, pas me rencontrer vraiment.
Si même en thérapie on peut ne pas tout à fait être soi, alors où est la sécurité ?

Elle réalise que oui, elle a investi beaucoup mais sans plonger pleinement, sans se mouiller vraiment.

Un champ nouveau s’ouvre dans son esprit.
Et si, la pièce manquante n’était pas une technique de plus, mais un espace relationnel… ?

 

Et si cet espace existait, à quoi ressemblerait-il ? Comment s’y sentirait-elle ? 

Peut-être pour la première fois de sa vie, son corps pourrait se déposer, en sécurité. Pleinement à sa place.
Et dans cette sécurité, elle aurait l’espace pour vivre et dire ses peurs, ses doutes, ses douleurs, avec cette certitude qu’elle ne sera pas laissée seule avec.
Qu’elle sera écoutée et comprise.

Elle pourrait y nommer ce qui la traverse, sans crainte qu’on lui referme le rideau au nez. Un lieu dans lequel personne ne lui dira qu’elle est trop, ni qu’elle doit mieux “gérer ses émotions”. 

Où on ne donne pas de conseils, mais où on crée les conditions pour qu’elle ait accès à ses propres ressources, au contact des autres. 

Elle y trouverait la force d’exprimer l’inconfortable, à voix haute, de dire ce qui la dérange, la questionne, la peine… 

Et se verrait pleinement accueillie pour ça.

 

Elle pourrait aussi y accueillir pleinement l’Autre. 

Elle sent qu’il est temps pour elle de sortir son regard d’elle-même, de sa souffrance et de le diriger vers ses semblables.

Dans un espace dans lequel on ne peut pas tricher, on ne peut plus se mentir.
Dans lequel ce qu’on veut rencontrer, ce sont les personnes et pas les rôles qu’elles jouent.
Un lieu dans lequel on s’intéresse vraiment à l’autre et, les autres, à nous.

Un endroit où se déposer pleinement, sans performer.
Qui n’est pas fait pour “travailler sur soi”, mais pour apprendre à être qui on est déjà. 

Et à être enfin en lien avec soi-même, avec l’autre, avec la vie. 

 

L’idée d’un tel lieu la remplit autant d’enthousiasme que de craintes

Ça semble terrifiant, d’être vraiment vue

Comment trouver sa place

Comment ne pas se perdre au contact des autres,

Comment ne pas se laisser aspirer dans leurs émotions 

 

Elle n’a encore jamais visité d’espace dans lequel la relation n’est pas juste un décor, mais le cœur du travail. 

 

Elle comprend tout à coup tout ce qu’un tel espace peut lui apporter… 

Mais aussi tout ce qu’il va demander d’elle.

 

Un intérêt profond pour la connexion au corps et à ses sensations… même si cette connexion n’existe pas encore.

Une compréhension intuitive que l’intelligence passe par le corps et pas par la tête… sans savoir encore comment donner vie à cette intuition.

Être prête à dire sa vérité et à accueillir celles des autres… tout en ne sachant pas encore très bien quelle forme cela peut prendre.

C’est un espace où on apprend à la fois la délicatesse relationnelle et la congruence.

 

Où ce qui compte n’est pas de savoir déjà faire mais d’avoir envie de jouer le jeu de la relation.
Rester même quand c’est inconfortable. 

Dire ce qu’on ressent même quand ça tremble. 

Se laisser toucher, même si ça veut dire être vulnérable.

 

Ce qu’elle comprend aussi, c’est qu’un tel espace transforme profondément, mais ne peut supporter la pression d’un besoin de résultats immédiats. Que ce lieu ne remplace pas une thérapie individuelle, mais peut la compléter magnifiquement. Et que ce n’est pas un espace de gestion d’urgence ou de crise aigüe.

 

Dans un tel espace, rester quand ça tremble est déjà un acte thérapeutique. C’est un lieu qui ne demande pas d’aller bien mais qui demande d’être en lien.

 

Elle se demande si elle est prête à vivre cette manière d’être en relation. Elle comprend que ce lieu ne convient pas à tous les moments d’une vie. 

 

Elle sent qu’elle se tient sur le seuil d’une nouvelle vision du monde.

Elle sent que ce lieu se choisit pleinement. Qu’on ne peut y entrer juste pour voir. Qu’on y accède quand on sent l’appel dans son cœur, comme une évidence. 


Oui, elle tremble. C’est inconnu. C’est effrayant.


Et si elle n’arrivait pas à trouver sa place ?
Si elle se perdait au contact des autres ?
Si elle se laissait aspirer dans leurs émotions ? 

Oui, elle craint de perdre ses contours.


Elle sent que ces peurs ne disparaîtront pas d’elles-mêmes. Qu’elles n’empêchent pas son engagement. Elles font partie de l’expérience.

Elle plongera le moment venu, pas parce qu’elle aura toutes les réponses, mais parce qu’elle aura cessé de fuir.

Elle a longtemps voulu comprendre où elle allait. Elle sent aujourd’hui que sa clé est de suivre ce qui l’appelle. Que ça fait partie de sa transformation.

 

Lorsque ce sera le moment, elle le sentira.

Parce qu’elle aura lâché l’obsession de s’en sortir. 

Et elle sera prête à se rencontrer.


Le Refuge