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Pourquoi la boulimie touche surtout les femmes

Est-ce un hasard si la boulimie touche surtout les femmes ?

Commençons tout de suite par lever une objection possible : non, bien sûr, la boulimie ne touche pas QUE les femmes.

Oui, il y a des hommes boulimiques et sans doute beaucoup plus qu’on ne le croit.

Ceci étant dit, est-ce un hasard si…

La boulimie touche principalement les femmes ?

La cause souvent avancée, le grand coupable de la boulimie, c’est la culture des régimes.

Selon moi, oui, c’est un facteur, mais pas un facteur déclencheur de la boulimie.

Un facteur aggravant.

Je ne partage pas la posture selon laquelle la diet culture et la grossophobie soient les responsables de la boulimie.

Attention : je ne prétends pas qu’elles n’ont pas d’impact sur le développement de la boulimie.

Oui, elles sont un problème. Oui, on vit dans une société patriarcale qui a des attentes juste inhumaines et absurdes envers les femmes.

La diet culture et la grossophobie sont des fruits de cette société patriarcale. C’est une réalité et il faut que ça change. 

Ceci étant dit, je considère simplement qu’elles ne sont pas à elles seules des déclencheurs, mais des facteurs amplificateurs. Pour moi, les déclencheurs se trouvent ailleurs, en amont.

Je constate systématiquement que la boulimie se développe sur un terreau particulier, comprenant, à des degrés divers, les schémas suivants :

* la peur de l’abandon et du rejet, qui donne lieu à des stratégies d’adaptation, voire de suradaptation (dont les schémas énoncés juste après font partie), parmi lesquelles la mise en place de faux-selfs dans les interactions sociales (pour faire court et simplifié : je ne suis pas aimable par défaut, donc je m’adapte aux présumées attentes des autres, donc je ne sais tout simplement même pas qui je suis).

* la centration sur autrui, pouvant atteindre des degrés tels qu’on retrouve des comportements de co-dépendance. Pour éviter qu’on me laisse tomber, ou qu’on ne me valide pas, je vais anticiper tous les besoins de l’autre, faire tout comme il faut, comme une bonne élève. Mes propres besoins sont très secondaires et parfois je ne les connais même pas, ou ne me pose même pas la question de ce qu’ils sont.
* l’abnégation, qui va de pair avec la centration sur autrui, consistant à oublier ses propres besoins, ou à se sacrifier pour prendre en charge les besoins des autres. L’idée derrière, c’est : l’autre est prioritaire, moi, je me débrouillerai plus tard, je vais gérer.
* l’assujettissement, lié à une peur du rejet et un besoin de validation, qui se manifeste sous forme de : je me soumets aux exigences et normes extérieures, je n’ai pas en moi-même de référentiel fort et solide. Donc si les autres (la société, mes parents, les magazines, ma famille, mes amis, mes collègues, etc) me disent ou me montrent que je dois vivre de telle manière ; ou si les autres vivent eux-mêmes de telle manière ; alors je me dis que c’est ça, la normalité et que c’est à moi de m’adapter.

Ce ne sont évidemment pas les seuls schémas et ils peuvent se manifester à des degrés divers, en réaction à d’autres schémas, ou non.

Les schémas ou tendances qui coexistent avec la centration sur autrui, l’abnégation, l’assujettissement, sont souvent le perfectionnisme et les exigences élevées. Comme je ne vaux pas grand-chose, je dois être tout le temps au top, tout le temps parfaite, sur tous les plans, comme ça je suis sûre qu’on m’aimera. Et si on me laisse tomber, c’est forcément parce que je n’ai pas été assez parfaite, je n’ai pas fait assez d’efforts, donc je vais m’y mettre avec encore plus d’acharnement.

En général, avec ces schémas-là, on a un combo gagnant : cela donne des personnes qui ne peuvent pas se permettre de penser à leurs besoins (qui parfois ne se sont même jamais posé la question de leurs besoins), qui sont cesse dans la fuite en avant, qui veulent toujours en faire plus, faire mieux, faire plus fort sans demander d’aide car elles pensent que c’est comme ça qu’il faut faire, que c’est comme ça qu’elles vont être validées, acceptées et aimées…

En somme, c’est le terreau parfait pour développer des addictions et, notamment, la boulimie (qui, soit dit en passant, est l’addiction qui dérange le moins les autres, parce qu’elle est invisible, elle se vit seule et dans la honte. J’en ferai un post à part entière).

Mon parti pris sur ces questions :

Oui, la culture des régimes – mensonge énorme avec lequel on tient les gens, en leur faisant croire qu’ils peuvent avoir un contrôle sur leur corps – et la grossophobie, viennent alimenter largement le sentiment de honte et aggravent clairement les TCA. Et oui, ce sera super quand tout ça n’existera plus.

Mais ces discours nous touchent autant tant qu’on y est perméable, tant qu’on y croit.

J’avais un ami, il y a une dizaine d’années, à qui j’avais parlé de mes compulsions alimentaires.

Il m’avait dégoté un article expliquant que la boulimie est déclenchée à l’adolescence, quand les jeunes filles décident de faire un régime. 

Il y était expliqué qu’elles mettent un doigt dans l’engrenage, puis perdent complètement le contrôle et tombent dans les TCA. Le titre de cet article disait quelque chose comme : « Le premier régime à l’adolescence, déclencheur de la boulimie ».

Je ne m’étais pas du tout reconnue là-dedans. Cela m’avait même vraiment mise en colère que ma souffrance soit réduite à ça.

Ce n’est PAS le premier régime qui déclenche la spirale infernale de la boulimie : il n’en est que le révélateur.

 

Alors, pourquoi surtout les femmes ?

C’est là que mon propos prend une tournure plus militante, plus féministe, non contre la diet culture, mais contre la pression plus générale exercée sur les femmes :

En tant que femmes nous sommes une écrasante majorité à infuser dans ces exigences de centration sur autrui et d’abnégation.

Seulement, c’est plus subtil qu’avant : il ne viendrait plus à l’idée d’une personne un tout petit peu documentée d’offrir un fer à repasser une femme pour son anniversaire (ceci dit, on m’a offert des torchons à Noël, “comme ça tu pourras essuyer la vaisselle”, mais j’ai apprécié le geste. Sans ironie!).

Pour autant, il reste communément accepté que la femme est responsable, dépositaire et garante du bonheur ambiant.

Qu’elle doit penser à tout. C’est pleut-être plus tacite qu’il y a quelques décennies (quoique…), plus insidieux, mais c’est toujours bien là.

Même les appels à penser à soi sont pervers : quand je lis dans de la presse féminine ou sur des sites santé : “N’oubliez pas de penser à vous, réservez-vous au moins une heure par semaine pour vous dans votre agenda” je saute au plafond (Faudrait pas trop trop se reposer non plus, Josiane, le ménage va pas se faire tout seul).

Une heure pour soi par semaine ? C’est ça le standard ? On fait quoi en une heure ? Surtout quand on a un mental qui mouline à toute vitesse, ça donne à peine le temps de commencer à se détendre … qu’il faut déjà s’y remettre. Avec souvent la culpabilité de ne pas avoir « réussi à profiter » de son « temps libre » (et je mets des guillemets, parce qu’un peu de temps seule dans un quotidien bourré de charge mentale, c’est pas du temps libre, c’est juste du temps seule. Pour avoir du temps libre, encore faut-il avoir l’espace et l’énergie d’en profiter. Mais bref, je m’égare).

C’est plusieurs heures par jour qu’il faudrait pouvoir s’accorder (si on en a envie!) et ce, sans se demander si on “le mérite” ou pas).

Les femmes, en général, sont non seulement appelées sans cesse à faire preuve de ces “qualités” – abnégation, centration sur autrui” – mais en plus, elles sont glorifiées pour ça.

Je parle souvent des mères héroïnes, du courage de LA Femme, si noble, si pure, qui endosse plusieurs fonctions et souffre en silence.

Bien sûr, comme c’est pratique, une femme qui fait tout sans rien dire.

Et puis celles qui ne sont pas mères, d’ailleurs, n’ont vraiment aucune excuse pour ne pas s’occuper bien gentiment de leur petit intérieur après le boulot. Elles verront bien, quand elles auront des enfants, ce que c’est la « vraie vie ».

Bref, ça va jamais. C’est jamais assez. Tout ce que fait la femme qui ne se défend pas bec et ongles est prétexte à discussion, correction, suggestions d’amélioration.

Et, hasard ?

Chez TOUS les hommes boulimiques avec lesquels j’ai pu échanger, j’ai retrouvé ces schémas d’abnégation, d’assujettissement, de soumission, de centration sur autrui, d’incapacité à respecter ses propres besoins, à se prendre en charge soi-même.

Que faire de tout ça ?

L’indignation est saine, le militantisme permet de faire bouger les choses, évidemment. Mais si on attend que la société change pour se sentir mieux, autant laisser tomber tout de suite.
Ce qui fait qu’on prend ces discours pro-régimes, grossophobes, en pleine poire, c’est qu’on y est sensible.

Oui, c’est aussi con que ça, oui c’est tautologique et oui, c’est facile à dire. Et je le dis avec d’autant plus de vigueur que j’y suis passée aussi et que c’est un cheminement que je poursuis chaque jour.

Quand je le dis comme ça, on pourrait penser que je trouve ça facile, mais bon sang, ça ne l’est pas.

Parce que ça demande d’oser prendre sa place, toute sa place. 

D’oser vivre, non pour être applaudie, validée. Pas pour avoir le pin’s de la bonne épouse, bonne mère, bonne femme. Celle qui endure tout sagement en serrant les dents et remplit bien les critères attendues d’elle.

Cela demande de prendre le risque de sortir de la prison de cette image dans laquelle on nous enferme et dans laquelle on se laisse enfermer ; de laquelle aussi on s’observe les unes les autres, on se compare les unes les autres pour voir qui excelle le plus au jeu des injonctions.

Le vrai piège, celui sur lequel chacun.e peut travailler là, tout de suite, c’est ce terreau d’assujettissement, en se demandant : à quel endroit est-ce que je peux me libérer un peu de cette sensibilité à la validation extérieure ?

 

 

 

 

 

 

Recherches utilisées pour trouver cet article : TCA et patriarcat ; pourquoi la boulimie touche surtout les femmes ? ; existe-t-il des hommes boulimiques ? ; féminisme et TCA

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