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La boulimie, un conflit d’incarnation

Vivre un conflit d’incarnation, c’est comme avoir été envoyée sur Terre en ayant oublié le mode d’emploi et en ayant oublié aussi que c’est nous qui avons acheté les billets et décidé de faire le voyage. On ne sait plus ce qu’on fait ici et on essaie maladroitement de suivre ce que font les autres, sans cesser de se demander comment on est censée vivre.

Vivre un conflit d’incarnation, c’est aussi ne pas supporter tout ce qui a à trait à la pesanteur, la gravité, au sens littéral. Ne pas supporter non plus le fonctionnement primaire du corps et tout ce qui y a trait.

C’est quoi, être incarné ?

Etre incarné, c’est vivre pleinement sa vie terrestre, habiter son corps, vivre les expériences qui s’offrent à nous, faire des choses concrètes avec ce qu’on a (certains parlent « d’imprimer dans la matière ») : un corps, un mental, du temps-horloge. C’est être relativement ancré, présent, à son quotidien.

Ce que j’appelle ne pas supporter l’incarnation, c’est se sentir vivre uniquement quand on éprouve des sensations fortes, quand on est dans l’excitation, ne pas supporter le quotidien et ses temps morts. C’est sentir le besoin de vibrer tout le temps, n’être jamais tranquille, se sentir constamment dans une forme d’hypervigilance, d’hyper-rumination mentale, une fuite en avant.

Je me souviens que très longtemps, je voulais une vie à 100 à l’heure, une vie remplie à ras-bord. J’aurais voulu faire vibrer chaque moment de ma journée, occuper chaque centimètre carré de mon agenda d’activités stimulantes et épanouissantes. J’aurais voulu qu’il n’y ait aucun temps mort, aucune pesanteur, que tout soit fluide et facile. Je croyais d’ailleurs que c’était possible et que je devais atteindre cet idéal. Et que si je ne l’avais pas encore atteint, c’est parce que je manquais de volonté.

Les films sont plus harmonieux que la vie. Il n’y a pas d’embouteillage dans les films, il n’y a pas de temps mort.

François Truffaut

Un jour, je suis tombée sur cette citation et elle a résonné au plus profond de moi : oui, en fait, j’avais envie de vivre ma vie comme dans un film. De couper au montage la file d’attente aux courses, l’ordi qui plante, l’indécision, l’errance, l’ennui – surtout l’ennui – et puis aussi tout ce qui n’était pas très glorieux à mes yeux : l’alimentation, la digestion, la maladie.

La boulimie venait d’ailleurs combler tous ces moments de flottements, pendant lesquels je ne savais pas trop quoi faire de moi.

Le refus d’habiter son corps

Classe de première, cours de latin (eh oui, j’avais pris latin pour contribuer à construire cette image de fille parfaite sur tous les plans, donc extrêmement érudite – et non par réel élan du coeur). On n’est pas super nombreux, une poignée d’élèves, peut-être cinq ou six. Le courant passe super bien avec notre prof et le cours a basculé plutôt dans une forme de discussion informelle. Je ne sais plus du tout de quoi on parle, mais cela a un rapport avec la digestion.

Je raconte que j’ai un gros, gros blocage avec ça. Que je ne sais pas comment on peut être amoureux de quelqu’un en sachant que plusieurs fois par semaine, il se vide aux toilettes et qu’il se passe un tas de choses dans ses intestins. Et que moi, je ne supporte pas l’idée d’être liée par le même sort. J’avais l’impression qu’il y avait d’un côté l’Amour, la pureté, la beauté et tout ce qui va avec (la minceur, le lisse, la propreté, la blancheur) et de l’autre l’horrible condition humaine, la condition de mammifère qui mange et expulse. Et ça m’était absolument insupportable, ça créait un véritable conflit en moi.

« Normalement, le complexe du caca, ça se règle à l’âge de six ans » me répond le prof en rigolant.

C’est drôle, je me souviens vraiment très nettement de cette phrase. Donc non seulement j’étais complètement tordue, mais en plus j’avais raté le train : ça faisait des années que je n’aurais plus dû être autant préoccupée par ces questions.

En fait, j’ai réalisé des années plus tard que je n’acceptais tout simplement pas l’incarnation. J’aurais voulu n’être qu’un corps éthéré, être aussi pure qu’un nuage.

Le conflit d’incarnation, c’est aussi ça : ne pas pouvoir se résoudre à vivre avec son corps et toutes ses fonctions physiologiques.

Ne pas supporter la digestion, la transpiration, les odeurs, le vomi, le gras, le sébum, les poils. Ce n’est plus une simple question d’hygiène courante, mais un besoin d’éradiquer, cacher, éliminer tout ce qui dépasse pour atteindre un idéal de pureté.

Je lisais des romans, du théâtre et j’enviais ces héroïnes tragiques qui, tout à leur drames sentimentaux, semblaient bien trop occupées à se mourir d’amour pour se laver les dents, aller aux toilettes ou s’épiler.

La boulimie me ramenait violemment à ma condition d’être incarné. Tout en rendant ma vie plus supportable, elle me rappelait, crise après crise, que je ne pouvais m’empêcher de me remplir beaucoup, puis de me vider.

Je crois que toute personne boulimique ou hyperphage espère secrètement, à un moment ou à un autre, devenir anorexique. Ouais, c’est pas glorieux, mais ça a été mon cas et je suis à peu près sûre que ça a traversé l’esprit de pas mal d’entre vous (jusqu’à ce que certaines vivent l’anorexie et réalisent que ce n’est pas une situation plus envieuse, voire bien pire que la boulimie et l’hyperphagie). Mais il y a cette croyance extrêmement clivante et limitante, consistant à penser que les personnes qui parviennent à se priver de nourriture sont pures – les maintenant dans leur illusion de contrôle et de toute-puissance – et celles qui font des crises sont faibles – les maintenant dans leur dégoût et leur haine d’elles-mêmes.

Se libérer de l’obsession alimentaire, c’est aussi se réconcilier avec l’incarnation, la pesanteur, la gravité. C’est accepter le décalage entre ce qu’on projette et les ressources qu’on doit déployer pour le mettre en oeuvre. C’est accepter aussi notre corps dans son fonctionnement, sans le juger.

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